libido
par Stéphanie Estournet
Entre 10% et 25% des femmes et entre 4 et 12% des hommes vivront un épisode dépressif au cours de leur vie. Ça fait du monde ! Perte d’énergie, de confiance en soi, irritabilité, hypo ou hypersomnie, désespoir et perte d’intérêt dans le quotidien… Telles sont quelques-unes des manifestations de cette maladie face à laquelle il est important de demander de l’aide.
Autre symptôme possible de la dépression : l’anhédonie ou perte de la capacité à ressentir les plaisirs de la vie - parmi lesquels peut figurer la libido. Chez les femmes, outre un manque d’intérêt pour la sexualité, il peut être difficile de fantasmer, d’être excitée, de ressentir du bien-être, et d’orgasmer. Chez les hommes, la chute du désir sexuel peut entraîner des troubles érectiles. Les antidépresseurs ont généralement des effets secondaires qui aggravent des troubles sexuels déjà existants.
Le manque de parole : la double peine
Le sexe reste tabou, de sorte que les victimes de dépression évoquent rarement leurs troubles sexuels. Sur quelque 4500 patient.e.s déprimé.e.s, seuls 35% signifient spontanément des dysfonctions sexuelles alors qu'ils et elles sont 69% à le faire quand on les interroge spécifiquement sur ce sujet. (1) Le truc affreux - le double effet amer -, c’est que pour certaines personnes, le sexe est originellement un repère ; déprimées, elles sont d’autant plus perdues qu’elles n’ont plus ce rapport à leur corps et à celui d’autrui. Et qu’il paraît difficile de dire à son toubib, Eh doc, vous savez quoi ? J’en crève de ne plus fantasmer et de ne plus jouir comme une bête.
Comment retrouver ce repère que peut être le plaisir ?
Les médecins restent globalement peu formés aux troubles sexuels, toujours considérés comme des détails tabous, qu’on évoquera, dans le meilleur des cas, parmi une cohorte d’autres symptômes - soit, sans mesurer la détresse qu’ils provoquent chez le patient.e. Pourtant, laissez-moi vous dire une chose. Si vous êtes diagnostiquée en état dépressif, et que vous souffrez d’un manque de désir, s’il vous plaît, ne cédez pas à cette demande tacite d’accrocher votre libido au placard. De la considérer tel un gadget que vous auriez perdu. Comme disait ma voisine Josette Suprême, qui occupait un bout de trottoir dans le quartier de Pigalle dans les années 1980 : Se faire du bien, c’est toujours bien ; et ça vaut pour toutes et tous, crois-moi mon petit lapin. (Oui, elle Josette était la poétesse du quartier.)
Houston, vous me recevez ?
Parmi les options à considérer pour renouer avec le plaisir : la dédramatisation. Reprenons la métaphore de la perte, mais d’une façon ludique. Si vous aimez écrire, vous pourriez tenir un journal où vous raconteriez votre recherche de la Libido Perdue. A la manière d’un Sherlock Holmes, d’une Miss Marple. Le moindre détail aurait alors son importance. A commencer par l’observation de vos sensations in real life. Dans votre corps.
Vous frissonnez dans la brise du crépuscule ? OK. Est-ce agréable ? A quel niveau ? Et vos seins, comment réagissent-ils sous votre top ? Ils ne réagissent pas. OK. Mais un frisson vous a parcouru la nuque. Peut-être que vous auriez eu envie, à cet instant t, que quelqu’un pose ses mains sur vos épaules. Vous auriez alors senti.e votre dos se relâcher. Ça aurait pu être bien, ça, non ?
Seul.e avec un.e collègue, une pensée vous a traversé l’esprit : le bon vieux fantasme du sexe vite consommé. Il n’y a pas si longtemps, ce type de pensées vous mettait en feu. Là, rien. OK, Houston, nous avons encore du mal à lancer les moteurs.
On savait que la mission ne serait pas simple. Que l’enquête serait alambiquée. Mais le fait est qu’en restant à l’écoute de soi, de ses sensations, des signaux qu’envoie le monde, on se donne la possibilité de renouer doucement : d’abord avec son ressenti, ensuite avec l’éveil de son désir et de son plaisir. Quand c’est trop dur, que vous n’y croyez plus, souvenez vous de la bonne parole de Josette Suprême…
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(1) “Dysfonctions sexuelles induites par les antidépresseurs et les antipsychotiques et leurs traitements”, de Rémy Martin-Du Pan et Pierre Baumann Revue médicale suisse.
crédit photo : Skyler King sur Unsplash