Désirer librement

pegging

 

 

par Sophie Ginsky 



Mon premier contact avec le pegging, je peux en parler maintenant, mais à l’époque j’étais pas ultra à l’aise. Je te parle là, de moi pénétrant un amant. Quand je pense au chemin que j’ai parcouru sur le sujet, j’ai l’impression d’avoir appris tellement de choses ! 

 

Bon, je rigole, mais à l’époque, c’était pas un sujet qui me faisait marrer. J’étais bourrée de clichés de genre sans le savoir. Pour moi, un hétéro, il pénétrait. Et une hétéro, elle recevait la pénétration. Point, fin de l’affaire. 

 

Pourquoi moi, ça ne me plairait pas ?

Alors quand un sexfriend que je voyais depuis un moment (appelons-le Maxime) m’a laissé entendre qu’il aimerait bien que je m’occupe de son anus, j’ai cru que j’allais vomir. Sérieusement. On est en plein câlin, on se caresse mutuellement, et voilà que Maxime oriente ma main vers ses fesses. Il pousse mes doigts vers son trou. Ça me dégoûte tellement que j’ai un mouvement de recul, genre franco.

  • C’est quoi, ton problème ? je lui demande. 

Il me regarde en haussant les sourcils, comme si j’avais dit une grosse bêtise.

  • C’est plutôt à toi qu’il faut demander ça… Toi, ça te plaît, la sodomie. Pourquoi moi, ça ne me plairait pas ?

J’étais collée, incapable de répondre.

 

On n’est jamais allé plus loin, Maxime et moi, dans la pratique du pegging. A l’époque, j’étais pas prête. Je ne me tape pas dessus : chacun.e évolue à son rythme. Mais ce jour-là, Maxime a semé une idée. Il m’a interpellée sur le fait que notre société genre les pratiques. Je n’y avais jamais réfléchi. Mais oui, on nous attribue des tâches jusque dans notre lit, et il n’est pas question d’en faire une qui ne soit pas dans notre case.

 

Du riz et des tomates

Je vais reprendre la métaphore qu’avait développée Maxime à l’époque - elle m’avait paru limpide, même s’il m’a fallu du temps pour l’accepter. Imaginons qu’on ait décidé jadis, que les femmes devaient manger des légumes et les hommes des féculents. Soudain, une jeune rebelle voudrait du riz avec ses haricots verts ; on lui tomberait dessus au motif que ça ne se fait pas, ce n’est pas correct. Dans ce même monde, un homme qui adorerait les légumes verts ne serait pas considéré comme un homme. 

 

Maxime était apprenti cuisinier, et il adorait son job. Quand on fait la cuisine, me dit-il encore, c’est pour (se) faire plaisir : chacun mange ce qui lui plaît et on ne va pas se vexer parce que l’un.e fait l’impasse sur le gratin de butternut, l’autre sur le riz sauté au boeuf piquant. Quand on fait l’amour, c’est pareil ; si un.e amant.e souhaite être touché.e ici, pénétré.e comme ça, il n’y a pas de raison de l’envoyer balader parce que ce n’est pas ce qui se fait d’habitude. On a le droit de dire : “Je ne l’ai jamais fait, essayons.” Ou : "Ça ne me dit rien, ce n’est pas trop mon truc.” Ou encore : “Reparlons-en, j’ai besoin d’y penser.” (Bien sûr, on ne se force pas à faire quelque chose dont on n’a pas envie - la base.) 

 

C’est ton corps, c’est toi qui sais

Depuis des années, on nous dit comment faire l’amour quand on est hétéro, homo, bi, selon des grilles très établies. Le porno traditionnel relaie d’ailleurs ces stéréotypes. Mais aujourd’hui, avec les prises de parole et de conscience autour du sexe, on apprend enfin à dire ce qui nous plaît, sans étiquette de genre. Un homme peut tout à fait être attiré par les femmes et aimer le plaisir anal. C’est son corps, c’est lui qui sait. Il peut également se dire hétéro et éprouver de l’attirance, du plaisir avec un autre homme - là encore, c’est son corps, c’est lui qui sait. Tout est possible, dès lors qu’on est à l’écoute de soi. Et que ça convient au.à la partenaire. 

 

Tourner le dos aux stéréotypes de genre pour écouter ses envies, c’est laisser moins de place aux injonctions sociales et se donner une chance de s’écouter vraiment. Ça nous promet beaucoup plus de plaisir !

 

credit photo : Michael Mazzone sur unsplash