par Sophie Ginsky
C’est ressorti avec ma pote Sofia lors d’un trajet en car. Le truc improbable ! On partait pour Budapest (c’est loin !), y a pas de train et comme toutes les deux on a décidé de ne plus prendre l’avion sauf pour de “bonnes raisons” (rapport à notre bilan carbone, tu l’auras compris), on s’est retrouvé à l’ancienne dans un car longue distance. Le car était seulement à moitié plein, c’était cool et tranquille. On s’est aménagé notre espace avec Sofia, et on s’est mises à parler de nos amours et nos derniers plans.
Il faisait nuit, on entendait juste les gens avec leur portable, et Sofia se met à me raconter son “fantasme number one” en mode ”Bon, je ne devrais pas te le dire”. Elle ajoute : “Promets que tu ne me jugeras pas. Tu promets ?”.
(Je précise que j’ai changé le prénom de ma pote, et que je lui ai demandé son autorisation avant de témoigner pour ce billet.)
“Plus fort que moi”
Ce que me raconte Sofia : elle rêve de se faire coincer par une bande de types, “genre sortie de boîte sur un parking”. “Je me vois marcher, ils me sifflent, je sens le truc arriver, je suis excitée et en même temps j’ai peur. Et puis je reconnais un des mecs avec qui j’ai fait des trucs, déjà, pendant la soirée. Alors j’y vais. Je sais ce qui va arriver, je sais que je me mets en danger, mais c’est plus fort que moi, et le mec avec lequel on s’est déjà un peu tripoté me chope par la nuque et m’allonge sur le capot de sa voiture…”
Sofia a les joues rouges, et je crois d’abord que c’est parce que son récit l’a un peu excitée. Je me gourre. En fait, elle pleure. De grosses larmes roulent sur ses joues. Je la prends dans mes bras : je sais exactement ce qu’elle ressent.
Un jeu qui tournerait mal
A la fin de mon adolescence et un peu plus tard, quand je me masturbais, il me venait souvent l’envie qu’on me prenne de force : un jeu qui tournerait mal, au cours duquel le mec deviendrait tout puissant et jouirait de sa puissance sur moi tandis que moi, je jouirais aussi mais dans une sorte de honte.
La honte, oui, c’est bien ce mot qui emballait mon excitation dans ma tête. En dehors des périodes où je me masturbais, j’évitais d’y penser. J’en étais tellement honteuse. J’avais l’impression d’être folle. Perverse.
Tes fantasmes ne sont pas toi
J’ai fait une thérapie. Pas pour ça - y a pas que le sexe dans la vie ! A un moment, j’étais en confiance et je parlais régulièrement de ma sexualité avec ma thérapeute. J’ai racont ce fantasme. Ma honte aussi.
Ma thérapeute a dédramatisé, et sur le coup, je me souviens que je l’avais trouvée un peu légère. Comme si elle n’avait rien à dire sur le sujet et qu’elle donnait juste le change. Mais soit elle a eu en fait les bons mots, soit le simple fait d’en parler m’a aidée : en tout cas, ce fantasme a disparu de mon imaginaire sans que je ne fasse rien. Et quand j’y pense aujourd’hui, c’est un peu comme un mauvais rêve - on n’est pas coupable d’un mauvais rêve, pas vrai ?
Jamais je n’aurais eu une conduite à risque. Jamais je n’aurais voulu que cette scène qui m’excitait arrive en vrai. Il y a l’imaginaire ET la réalité. Le premier n’a pas forcément d’incidence sur le deuxième. Et si parfois on ne comprend pas tout ce qui se passe en nous, ça ne fait pas de nous des coupables, des pervers.e.s.
Ce sont, en résumé, les mots que j’ai partagés avec Sofia.
Ce sont les mots que je voulais partager avec toi parce que je sais à quel point on peut se sentir coupable en tant que femme - particulièrement en tant que féministe - d’avoir ce genre d’envies. T’inquiète ! Tes fantasmes ne sont pas toi. Tes fantasmes sont juste là pour te faire mouiller. Et si vraiment ils te gênent, je te suggère de trouver un.e professionnel.le de l’écoute qui te convienne, et de lui en parler.
crédit photo : Olesya Yemets sur Unsplash