par Stéphanie Estournet
par Stéphanie Estournet
Une ville japonaise a mis au point une opération destinée à ce que les personnes en demande puissent se rencontrer dans les meilleures conditions. Une correspondance à l’ancienne assure la mise en relation.
Et si on consacrait un peu plus de temps à nos amours ? Et si le fantasme de l’autre, cet.te inconnu.e, nous occupait au moment de nous endormir ? Si nous fredonnions à l’idée d’une rencontre à venir - plutôt que de songer à un plan B ?
Telles sont quelques-unes des réflexions qui me sont venues, en juin, alors que je prenais connaissance d’une initiative japonaise hors du commun. Depuis petite, j’ai le sentiment que les Japonais sont des extra-terrestres - manière de dire à quel point leur culture, leur histoire, leurs façons de faire sont fascinants. C’est pourtant via cette expérience qui se tient dans la ville de Miyazaki (sud-ouest de l’archipel du bout du monde, et oui, éponyme du créateur de Totoro) que j’ai interrogé nos propres manières de se rencontrer. De s’ouvrir à l’autre. Récit.
Ne plus être un produit
Au départ, il y a le constat d’un taux de natalité en chute libre. On n’y pense pas à chaque fois qu’on met quelqu’un dans son lit, mais politiquement, et malgré les problématiques de surpopulation et de décroissance, tout pays vise un renouvellement des générations avec un taux de fécondité supérieur à 2. Or, avec un taux de 1.3 enfant par femme (chiffre : 2019), Tokyo doit développer une politique très clairement nataliste, favorisant la gratuité des crèches, réduction du coût de l’éducation, etc.).
La ville de Miyazaki a, elle, misé sur des matches réalisés dans des circonstances à l’opposé de celles des dates sur applis. Comment ? En incitant les personnes ayant envie de faire des rencontres à écrire. Oui, écrire. Une lettre. Sur. Du. Papier.
Se présenter, dire ce qu’on aime, ce qu’on n’aime pas, ce qui nous fait rêver, dans quoi on se projette : voilà ce qui est attendu. Ne plus être un produit. Ne plus être un.e parmi d’autres. Ne plus être le.la suivant.e. Une expérience qui fait envie, non ?
Lancée il y a deux ans, l’opération rencontre, semble-t-il, un succès important avec quatre-cent-cinquante personnes inscrites (dont 70% dans la vingtaine ou la trentaine), et trente-deux matches. On imagine les brouillons, le soin dans la calligraphie, le grand moment de l’envoi, les lecteur.rice.s qui établissent les mises en relation. Le tout, sans photo - exit les dickpics et autres photos de profil d’il y a dix ans.
Strip-tease syntaxique
J’ai bien conscience qu’une telle initiative est davantage un sujet de roman, voire un point de départ pour un article écrit quelques mois plus tard, plutôt qu’une solution efficace permettant les rencontres amoureuses. D’ailleurs, le Japon développe également des solutions dotées d’IA permettant la mise en relation de célibataires. Mais pas plus tard qu’hier, je discutais avec un ami inscrit sur un site bisexuel. Il me disait, avec une pointe de tristesse, la prédominance des photos explicites, des plans en contre-plongées qui font les sexes plus longs, les prises de contact a minima, l’absence de mots, la non présence au profit de la performance. Comme s’il fallait à tout prix ne pas se rencontrer, juste se consommer.
Dire des mots, parler de soi quand on est dans l’idée de rencontre, c’est bien sûr dangereux. On n’est jamais sûr.e que notre propos sera bien reçu. Qu’il n’y aura pas de quiproquo. Mais cette prise de risque peut être vécue d’une part comme un effet révélateur pour soi (je réfléchis à ce qui me fait envie, à mon engagement ; à ce que j’ai envie de révéler, car je ne suis pas tenu.e de tout dire), comme un jeu au cours duquel on s’effeuille syntaxiquement à l’envi. Écrire une lettre, quand on y pense, ça peut être beaucoup plus sexy que de swiper !
crédit photo : Aaron Burden sur Unsplash